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Mon tendre cœur
Nous subissons analogues, la même crise complétée ici par une attente longue et de plus un mauvais temps inadéquat au pays. J’en ai marre, avant hier soir j’ai reçu les dominicains et Lenan. J’ai failli me disputer avec Lenan car il adore une guerre de discussions stériles qui m’exaspère. Hier soir impossible travailler et rester en place alors suis allé au cinéma et ai vu un film très bon avec Marilyn Monroe et Laurence Olivier, très amusant. Mais aujourd’hui re-pluie et re-tempête et re-caractère funèbre, et il ne s’agit pas de déception chez moi mais d’un climat.
Si chez toi les échecs marquent c’est très bien car tu en as encore besoin pour ne pas souffrir du râpage des angles, il n’y a qu’une méthode, c’est une méthode inexplicable et surtout inapplicable mais avant tout un état. Il faut être comme le joueur de poker qui ne porte pas attention à ce qu’il risque de perdre c.a.d. qu’il risque de gagner car il joue purement. Si le gain et la perte ont une véritable importance, l’esprit n’est plus libre et j’ai l’impression que l’on subit des blocages du circuit. Le joueur est capable de froidement raisonner, j’ai perdu 100 puis 200 et maintenant 100, bon, suivant les probabilités doit-je adopter une montante au palier ? etc. etc.
N’oublie pas que l’échec ou la réussite n’ont absolument aucune importance. Ce qui compte seule c’est l’activité dirigée. Et tu le verras bien, perdre, gagner, ce ne sont que des résultats qui n’ont pas à entrer dans l’édification de la formule. Pour mon compte, si je cherchais à gagner, il est presque sûr que je n’aurais pas accepté cette étrange loterie qui s’appelle l’art. Avec des possibilités moyennes je pouvais prétendre réussir à gagner ailleurs, mais nous nous en fichons bien complètement. En chaque homme d’un peu de valeur, toutes, absolument toutes les activités sont gagnantes mais dans ce sens supérieur de l’enrichissement par l’acte dans le temps et dans la matière, car cet homme ne reste supérieur qu’en fonction de sa conception du jeu et c’est pourquoi parmi les faux gagnants que sont les arrivés dans le fauteuil, nous trouvons tant de détériorés, minables, et souffrants. Ils n’ont plus su jouer dès que le gain s’est présenté d’une autre manière c.a.d. argent, pouvoir, gloire etc. etc. alors que leur seule richesse était d’entreprendre. Je crois fermement que cette conception de la « way of life » débloque et empêche de perdre même sur les autres tableaux mais il faut être sincère et ne pas faire semblant de dormir. Si tu arrives deux minutes, et je crois que tu le sais, à penser à l’exacte valeur d’un échec dans ton entreprise, je crois que tu pourras affronter n’importe quoi et n’importe qui la tête légère et un demi-sourire intérieur et à peine affleurant qui amène d’avance les difficultés- agenouillées-. Que tu puisses souffrir alors contrairement, de l’absence et de l’absurde de cette absence pour un but peu important, je le comprends mais tu as un mobile autrement déterminant qui exalte l’amour et permet je crois de subir presque joyeusement ton cinéma (propre et figuré).
    C’est que là tu fais quelque chose pour moi. Je te parle très simplement et ce n’est pas fatuité de ma part car si je le crois tel pour toi crois bien que c’est que je ne le pense pas autrement pour moi et qu’il m’est agréable faire quelque chose pour toi et de m’y sacrifier. Le sacrifice pour amour est toujours payant tu le sais.
Et pour moi il n’importe pas beaucoup que tu réussisses ou que tu perdes mais surtout et avant tout que tu l’aies fait pour moi.
L’autre jour lorsque tu m’as dit que si je mourrais d’un jour à l’autre tu abandonnerais tout, je crois que tu as donné d’avance toutes raisons à tes mobiles. Crois-moi j’y suis sensible et je suis fier et heureux que tu puisses faire quelque chose pour me faire plaisir et cadeau de tes difficultés de travail.
Parce que crois-moi, si ça ne marche pas comme cela, ça marchera autrement et mon activité de peintre se situe elle aussi sur un plan où importe peu le gain. Notre gain commun est de nous connaître, notre gain particulier est d’assurer notre existence comme individus, et notre gain cosmique d’avoir des enfants.  Pour ce que nous pouvons gagner dans l’avenir ce n’est qu’illusoire et ressemble au jeu de Monopoly où l’on ramasse des rues, des quartiers entiers et où l’on finit par arracher la ville à l’adversaire. La ville, le social, tu parles, est-ce valable ?  Elle prend son tribu et son loyer sans que l’on pense à le lui payer, notre condition d’homme en est déjà une partie du prix, nous sommes tellement dépendant des autres humains que nous ne pouvons que jouer avec eux alors pourquoi souffrir de ce jeu en plus ?
Les esclaves intelligents de l’antiquité savaient bien que le poids de la chaîne est léger à côté des soucis et des responsabilités ôtés.
Alors joue, mais en considérant tout ceci à son prix qui est le nôtre.
          Mon Eliane je t’aime.
            Armand